• Dire que la linguistique est la science du langage est un truisme. Pourtant, tout ici est obscur et facteur de confusions, à commencer par la multiplicité des écoles de linguistique. Mais on peut et doit supposer que, par-delà les différences qui les séparent les unes des autres, il existe un programme général : construire une science du langage. Reste à exposer ce programme dans son détail et à mettre au jour les propositions qui le rendent légitime.
    La première tâche est de reprendre la question à son fondement : si l'on entend la science au sens strict que lui donnait Galilée, la linguistique peut-elle s'en réclamer et se distinguer ainsi des pratiques fort anciennes qu'on regroupe sous le nom de grammaire ? Quel type d'objet est désigné quand on parle de langage ?
    Sur la science, sur le langage, sur la linguistique, sur la grammaire, l'auteur s'est donc proposé de prendre au sérieux toutes les interrogations légitimes, et de montrer comment elles s'articulent.
    Ce livre est l'édition abrégée d'Introduction à une science du langage, paru en 1989 dans la collection "Des Travaux".

  • Faire constater clairement qu'il y a de la pensée chez Lacan. De la pensée, c'est-à-dire quelque chose dont l'existence s'impose à qui ne l'a pas pensé. Tel est le projet. Il faut établir qu'existent chez Lacan des propositions suffisamment robustes pour être extraites de leur champ propre, pour supporter des changements de position et des modifications de l'espace discursif. En revanche, il n'est pas nécessaire d'être exhaustif ; il suffit que quelques propriétés de ce type soient reconnues pour quelques propositions. Ainsi caractérisé, ce projet se définit en extériorité et en incomplétude : situer quelques reliefs extérieurs (Koyré, Kojève, Jakobson, Bourbaki, etc.) que le discours lacanien a heurtés, contournés, divisés, non sans en recevoir une forme et non sans leur en conférer une. On peut appeler cela un matérialisme discursif. Jean-Claude Milner

  • « Pour bien voir un tableau et y prendre plaisir, il faut parfois se rendre attentif à un détail. Il en va de même pour les textes philosophiques. Une phrase, un mot manquant, une fracture du sens, et l´intelligence s´arrête, intriguée. Alors commence un travail de dépliage, d´où naît un texte nouveau.
    Pour ceux qui aiment lire, un plaisir leur est alors promis : le plaisir de comprendre. Mais aujourd´hui, ce plaisir s´accompagne d´un devoir. Dans un univers que hantent les bouleversements de l´économie et les travestissements de la politique, ce qu´on ne comprend pas peut conduire à la servitude. On ne saurait s´y résigner, spécialement quand il s´agit de philosophes.
    Platon, Kafka, Marx, Nietzsche, Lévi-Strauss, Primo Levi et Benny Lévy, Lacan, Foucault, Lénine, tous m´ont convoqué, un jour ou l´autre, au devoir de comprendre. Pour mon plaisir, j´ai donné à mes dépliages la forme de l´enquête. Amateur de fictions policières, j´en ai retrouvé le style. Mais à la fin, il ne s´agit pas de nommer un coupable. Il s´agit plutôt d´empêcher, détail par détail, la perpétuation d´un préjugé. Par ce moyen, la peinture, la philosophie et la politique s´entrecroisent et concourent à la liberté de penser. »J.-C. M.

  • Il s'agit d'un ouvrage (auto)biographique et philosophique qui traite du mouvement des idées et de la société durant la période allant de 1965 à 1975. Pourquoi ce titre ? Parce que, selon l'auteur, la génération 65-75 a eu, à tort ou à raison, le sentiment qu'elle pouvait penser plus librement que les générations précédentes (trop encombrées de marxisme ou d'idéologies défuntes, de Vichy aux guerres coloniales).
    Jean-Claude Milner assume son appartenance à cette génération « arrogante » qui se crut, plus qu'une autre, capable de faire « du passé table rase ».
    Pourquoi les années 65-75 ? Parce que, en même temps, on y assista au début du déclin du marxisme et à la fin de l'après-guerre. La place était libre pour forger de nouveaux concepts. Cette période s'acheva, historiquement, avec la fin des « Trente Glorieuses » et la progressive disparition du gauchisme européen.
    Ce livre opère, par ailleurs, une distinction inhabituelle entre le gauchisme et « le mouvement » de Mai 68. Le gauchisme, en effet, désire une révolution tandis que les soixante-huitards ne désirent que le triomphe de l'esprit libertaire. Au centre de ce « désir de révolution » gauchiste, Milner place l'aventure de la Gauche Prolétarienne - dont il fut l'un des grands acteurs. De plus, ce livre se veut également « autobiographique », dans la mesure où son auteur y a expérimenté sa philosophie. Ce qui l'intéresse : « La rencontre du nom de Révolution par les porteurs du nom juif ». Y avait-il donc, pour les Juifs, un enjeu particulier dans cette redéfinition de l'idée révolutionnaire ? Milner le croit. En ce sens, on peut dire que "L'arrogance du présent" achève le tryptique qui compte déjà "Les penchants criminels de l'Europe démocratique" et "Le Juif de savoir".

  • Le XXe siècle aura vu l'avènement de la bourgeoisie salariée en Occident. Mais si la bourgeoisie salariée doit rester distincte du prolétariat, il faut que la force du travail du bourgeois soit plus payée - à qualification égale - que ne le serait la force de travail du prolétaire. Le capitalisme doit accepter de payer un supplément de prix, qui pourtant viole la loi fondamentale du profit maximum. Mais la question est aujourd'hui ouverte : combien de temps encore le capitalisme occidental voudra-t-il ou pourra-t-il payer le supplément ? Or, la fonction de celui-ci débordait l'économie. Qu'il se réalisât en argent (sursalaire) ou en temps (surtemps), il fournissait un support matériel à la culture et aux libertés effectives. Leur avenir est donc cause. A partir de cette problématique, Jean-Claude Milner examine la société occidentale moderne dans son ensemble. Chemin faisant, il définit avec précision la spécificité française et s'interroge, sur son devenir.

  • En mars 1993, une période de dix ans s'est construite en un instant sous nos yeux, par la rétroaction d'un vote. De cela nul ne saurait douter. Reste que, pour dégager les lois structurales qui ont réagi la période, il faut remonter bien avant mai 1981, dans les années cinquante, au moment où s'est constituée cette figure discursive que je nomme progressisme. A-t-elle vieilli, comme on dit d'une figure de la conscience ? Je ne l'affirmerai pas. Mais de récents épisodes y ont fait apparaître quelques fractures ; elles permettent d'en entreprendre l'archéologie. Mon dessein a été de comprendre et de faire comprendre. En la circonstance, je dois l'avouer, on ne pouvait comprendre tout à fait sans s'indigner parfois, ni déplorer, ni railler.

  • Rien de plus différent d'un dénombrement qu'une insulte ; pourtant, les formes qui répondent à l'un et à l'autre de ces actes de langue sont, en français, construites sur un modèle unique. Rien de plus passager et de plus proche de l'humeur que l'exclamation ; pourtant, il est possible d'en construire une grammaire objective et constante.
    On voit ainsi se rapprocher quant à leur forme des éléments disjoints quant à leur signification ; d'autre part, ce qui paraissait se tenir au plus près de la parole, se révèle inscrit dans des voies frayées par la langue. Or, ces deux mouvements s'entrecroisent ; chacun d'eux permet – le français est ainsi – d'éclairer l'autre. De cet entrecroisement même, naît une possibilité : saisir en des termes qui ne soient pas vides la relation articulant dans la langue le fait qu'elle a une forme au fait qu'elle est interprétable.
    Tout au long de cette recherche, la question de la forme et du sens – qui est la plus générale qui soit – se trouve abordée à partir de l'empirique le plus particulier. Réciproquement, tel détail grammatical peut éclairer un problème de méthode. L'épistémologie et l'analyse régionale se nouent donc indissolublement. Ensemble, elles permettent une interrogation de fond : jusqu'à quel point la linguistique est-elle possible ?

  • Toute fiction déploie, en la repliant, une théorie du représentable. Aux temps de la science positive, ce représentable, dont la somme intégrale est la réalité, articule, par une connexion constante, l'identité singulière d'une chose à la liste de ses propriétés. Là réside le principe de toute détection : assurer le retour de la chose absente, en parcourant le monde des propriétés disponibles. Mais il faut pour cela que le sujet ait secrètement incisé la connexion, construisant une chose vide, dont il ignore les propriétés, et des propriétés flottantes qui ne se rapportent plus à aucune chose certaine. De cette incision, incessamment ouverte et refermée, on dirait volontiers qu'elle constitue la fiction en elle-même.Dans l'univers de la science positive, toute fiction est alors détective, et, réciproquement, toute détection est fictive. Qu'on ajoute seulement l'axiome des lettres modernes : « N'importe quoi peut et doit donner l'occasion d'une fiction », et l'on obtiendra le théorème ironique : « N'importe quoi peut et doit donner l'occasion d'une détection ». Sinon que, par nonchalance, on s'en tient à ce qui fait énigme - conte à secret, fragment oublié de l'antique, grimoire carnavalesque. Mais, on le sait, l'énigme n'existe pas hors du geste qui la pointe, si ce geste lui-même est fictif.Jean-Claude Milner

  • Le projet de cet essai est fort simple : reprendre les principales figures de ce qu'on a appelé le "structuralisme" - Saussure, Benveniste, Barthes, Lacan, Jakobson, Althusser, Dumézil - et proposer une présentation synthétique du paradigme où leurs travaux s'inscrivent. Car il y a un paradigme. Il a une grande originalité qui n'a pas toujours été comprise, et dont on commence seulement à mesurer, rétrospectivement, l'importance. L'idée centrale : intégrer au domaine de la science galiléenne, originellement liée à la seule nature, des objets censés relever de la culture, sans pourtant qu'ils soient du même coup "naturalisés". De là le statut reconnu à la linguistique : dans sa version structurale, elle fut, à l'orée du XXe siècle, la première discipline à illustrer le paradigme et cela sur un objet qui, depuis toujours, distinguait l'homme au sein de la nature. Ainsi était remise en cause non seulement l'antique opposition phusis/thesis, mais aussi toutes ses variantes modernes (nature-convention, nature-histoire, nature-culture, etc.). Pour qu'une telle décision fût légitime, il fallait oser innover. La nouveauté, de proche en proche, affecta la notion de science galiléenne elle-même, puis la théorie de la connaissance empirique, pour toucher enfin, quoique avec retenue, à l'ontologie. En vérité, il n'est pas un point des pensées possibles qui n'ait été traversé. Avec élégance et prestesse, et sans cesser de produire des connaissances inédites.

  • Ils sont issus de la même génération. Alain Badiou est né en 1937 à Rabat, Jean-Claude Milner en 1941 à Paris. Ils ont tous les deux traversé les « années rouges » à la fin des années 1960. Mais s'ils furent l'un et l'autre maoïstes, le premier fixait toute son attention sur la Chine quand l'autre s'en détournait déjà.
    Cette polémique originaire sur le destin du gauchisme s'est nourrie au fil des années de nouvelles et profondes divergences à propos du rôle de la philosophie et de la politique. Qu'ils évoquent l'ère des révolutions, et en particulier la Commune et la Révolution culturelle chinoise, qu'ils se penchent sur les grands massacres de l'histoire, qu'ils discutent de l'infini, de l'universel, du « nom juif », de l'antisémitisme, de la violence, du rôle des intellectuels, du progrès, du capitalisme, de la gauche ou de l'Europe, le scepticisme théorique de Jean-Claude Milner se heurte constamment à la passion doctrinale d'Alain Badiou. L'amoureux de Lucrèce se frotte à la cuirasse de l'héritier de Platon. Les arguments minimalistes de Jean-Claude Milner croisent les propositions maximalistes d'Alain Badiou sans jamais s'y dissoudre. Et ce débat hors normes débouche finalement sur de nouvelles interrogations.
    Car il n'est, sans doute, de meilleur remède à l'écrasante puissance de la raison médiatique que la reprise inlassable des grandes disputes de l'esprit.

  •    Au point de départ de ce livre, un article publié par Pascal Bacqué à l´heure où la question du « mariage pour tous » occupait la rue et les esprits. Jean-Claude Milner exprima son désaccord avec ce texte - et une longue

  • Alain Badiou was born in 1937 in Rabat and Jean-Claude Milner in 1941 in Paris. They were both involved in the "Red Years" at the end of the Sixties and both were Maoists, but while Badiou was focusing all his attention on China, Milner was already taking his distance from it. Over the years, that original dispute over the destiny of gauchisme was fueled by deep, new differences between them concerning the role of philosophy and politics.
    In this wide-ranging and compelling dialogue, these two great thinkers explore the role of politics in today's world and consider the need for a formal theory of communist political organization. Whether they are addressing the era of revolutions, and in particular the Paris Commune and the Chinese Cultural Revolution, or discussing the infinite, the universal, the name "Jew", violence, capitalism, the left, or Europe, Jean-Claude Milner's dyed-in-the-wool skepticism constantly runs up against Alain Badiou's doctrinal passion.
    This extraordinary debate ultimately leads to new areas of interrogation and shows that there is no better remedy for the crushing power of media-influenced thinking than the revival of the great disputes of the mind.

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